06.06.2009
7ème JOUR
1 heure 45
J'arrive...
15 heures 45
Je suis allé chercher Lou-Angèle à la gare d'Austerlitz. 9h35. Elle me guette. Elle m'aperçoit descendre les dernières marches de l'escalator et, bras, lèvres, yeux tendus, galope vers moi. Toujours le même rituel, je la soulève jusqu'au lumières pisseuses du plafond en riant de toutes nos bouches. Un instant de bonheur total efface d'un coup toutes les horreurs du monde. Elle a tant de grâce innée, de légèreté, d'étonnante maîtrise et cette touchante fragilité à fleur. Elle a huit ans et demi. Elle m'embrasse à l'aveuglette, nez, joues, front, bouche. Sa maman sourie tendrement et, quant elle le peut, me bise à son tour mais nous quitte vite pour aller pratiquer son job, apprendre à ses élèves les arcanes de la mode. A ce soir douce maman. Et j'embarque ma fille sur mes épaules de voilier. La mer vaguelette. Un jeune vent souffle sur des enfants nuage dans le ciel bleu ensoleillé.
Mais j'avais une petite ombre dans le coeur qu'elle ressentit aussitôt. Il s'agissait des chatons.
-"Bimbo pleure en allant aux toilettes. Elle a du mal à pisser. Ses miaulements sont déchirants."
-"Oh, qu'est-ce qu'on va faire Papa?... Et Pitouf, il va bien lui?... Pauvre Bimbo... j'ai hâte de la consoler..."
-"Nous allons tout de suite voir un véto. Il va nous conseiller. Quant à Pitouf, il a les yeux un peu larmoyants, mais une pêche d'enfer!
-"Pourvu que ça ne soit pas grave..."
-"Elle a l'air d'avoir tellement mal... Mais en dehors de ça, elle joue, elle mange, elle est vive..."
-"Ce n'est pas juste Papa. Elle n'a que deux petits mois et déjà des douleurs de grande."
-"Je sais mon Bébé, mais on va tout faire pour la guérir et qu'elle ne souffre plus. On rentre à pieds?... Il fait tellement beau. Le véto est sur notre chemin."
Nous traversâmes le pont d'Austerlitz main dans la main. Lou-Angèle avait hâte d'être à la maison près des chatons. Nous fîmes quand même une pause au marché d'Aligre, siroter une grenadine.
La voix des camelots s'entrechoquent. Toutes les couleurs aussi. Et les odeurs, oh les odeurs. De la fleur à l'orange, de la viande grillée aux pâtisseries orientales, du parfum chic des dames proprettes à des fragrances beaucoup plus intimes et fauves.
Nous vîmes le véto entre deux portes. Normal, nous n'avions pas rendez-vous. Il sembla étonné. Il est petit, blond, déplumé du genre je cache mon alopécie comme je peux. L'oeil bleu et professionnel.
-"En effet, d'après ce que vous me dîtes, ça ressemble à une cystite. Mais si jeune?..." Lou-Angèle est inquiète.
-"C'est grave Monsieur?..."
-"Je ne peux rien te dire maintenant Mademoiselle, il faut que vous me l'ameniez."
Il questionne sa secrétaire du regard?
-"15h15, cette après-midi...? Cela vous convient-il, Monsieur?"
Dehors, le soleil nous attendait avec des ronds de fumée autour de lui. On s'est rassuré sur le sort de Bimbo et on a attendu l'heure du rendez-vous. Nous sommes rentrés à la maison. Poupée était de repos. Elle dessinait un corps de femme sur ses genoux assise dans le divan noir. Lou-Angèle aussitôt la couvrit de bizous et s'intéressa:
-"Qui est cette femme?"
-"Tu sais ma Chérie, j'improvise. Je laisse ma main et le crayon libre. Je suis parfois très surprise..."
Le corps des femmes semble pour Poupée une source d'inspiration inépuisable. Elles ont continué de papoter. Je suis allé préparer le déjeuner.
Je n'ai rien dit, mais le sort de Bimbo m'inquiète. Autant ma mort est ma seconde compagne, à mes côtés depuis quatre années déjà. Nous vivons en harmonie tous les trois, avec Poupée. Nous l'avons acceptée telle quelle. Autant je ne peux comprendre celle des autres. Humain ou chaton. Je sais bien pourtant que comme la vie il y a une mort bien distincte pour chacun. Et c'est d'ailleurs pour cela que je ne peux pas les concevoir.
C'est une chance pour moi qu'elle me soit apparue sans surprise. Elle ne m'a pas fait le coup du foudroyé. Elle ne me prend pas en traître. Elle s'est présentée et, ma foi, ce n'est pas une déplaisante compagne. Plutôt bien élevée. Elle me prévient chaque fois du danger. Elle m'enseigne tant. Elle semble bien m'aimer. Il s'agit juste de ne pas s'en effrayer. Elle est inéluctable. Chacun mérite sa mort. A la mort qu'il mérite. Et elle est aussi différente que chaque être peut l'être de tous les autres. Pourquoi certains meurent-ils assassinés? Pourquoi soudain un putain de caillot dans les méandres inconnus du cerveau? Pourquoi la mort lente et méchante? A chacun sa mort. Chacun d'entre nous doit, s'il en a le temps, la rencontrer, l'accepter et entendre ce qu'elle a à nous révéler. Elle est en nous depuis le premier cri. Si l'on ne l'admet pas, c'est alors ce qu'ils nomment l'enfer.
Elle me l'a dit, elle me tuera de faiblesses. Sans souffrances, sans mortification. Une bougie qui fond lentement jusqu'à la dernière flammèche. Ma Lou-Angèle, je te l'offrirai cette ultime lueur. Tu pourras la ranger tranquillos au fond d'une de tes poches. Elle ne s'éteindra jamais si tu le veux. Tu t'en serviras comme tu veux. Ou pas. Peut-être allumer un feu de camps avec tes potes? Peut-être une nuit, éclairer ton spleen qui n'en finira pas de t'arracher l'âme? Je l'offrirai aussi à ta Maman, à Poupée et à Aurélien mon fils. Mes quatre mousquetaires, mes seuls amis. Ce sera, j'en ai peur, votre unique héritage.
Bimbo est enfin sur la table métallique et glacée entre les mains du véto. Il presse sa vessie. Instinctivement, elle prend la position des filles. Quelques gouttes de pipi coule. Elle souffre.
-"Sa vessie est dure comme de la pierre, c'est étrange pour son âge... ça ressemble bien à une cystite..."
Je lui précise que nous avions trouvé parfois ses urines roses. Il mit quelques gouttes entre deux plaquettes et les examina au microscope. Il confirma la présence de globules rouges.
-"Je vais envoyer cet échantillon au labo. Il se peut qu'il y ait des cristaux..."
Il nous observait à chacun de ses mots, à chacune de nos réactions. Comme s'il estimait notre degré d'amour pour ces chatons. Nous avions emmené Pitouf aussi pour ses yeux collés de larmes.
-"Vous voulez bien l'examiner?..."
Le véto fit son job. Il diagnostiqua un léger coryza, nous prévint que c'était contagieux pour Bimbo et qu'il fallait soigner les deux. Il nous a bien jaugé. Nous étions anxieux, suspendus à ses lèvres savantes. Nos craintes voletaient dans le cabinet comme des chauve-souris. Celles de Lou-Angèle me rassura sur la sincérité et la puissance de sa compassion. Il rédigea l'ordonnance sur la sinistre table métallique et glacée. Tout en nous épiant. Je savais que l'addition allait être proportionelle à notre humanité. Il s'éclipsa vers l'entrée de sa boutique où la jeune femme servait d'hôtesse d'acceuil et de secrétaire et de caissière. Nous avons remis nos deux petits amours malades dans leur sac de voyage et suivit le même chemin que l'homme en blouse blanche. Il n'était déjà plus là. La jeune femme nous sourit en tendant la facture. Salée, dit-on. 145 euros.
C'était le prix de notre commisération.
16:33 Publié dans VETO | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nature, animaux
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